Secrétaire en pente

Paris


Provenance :

Monsieur René Weiller, Paris


 

Dimensions :

 

Hauteur : 85 cm

Largeur : 63 cm

Profondeur : 42,6 cm

 

 

 

 

Le XVIIIe siècle français est une période hors du commun dans le domaine des arts décoratifs européens. En effet, jamais plus une ville telle que Paris ne focalisera sur elle tous les regards des souverains, princes et collectionneurs, aussi envieux qu’enthousiasmés par l’effervescence artistique dont jouirent les amateurs parisiens du temps. Dans le domaine particulier de l’ébénisterie, Paris, grâce à la puissante corporation des artisans en meubles, devient la capitale de la création d’ébénisterie réputée aussi bien pour la perfection de ses ouvrages que pour l’exceptionnelle originalité de certaines pièces, véritables chef-d’œuvres d’harmonie et d’équilibre. Tout au long du siècle, la création de meubles de luxe est dominée par les grands marchands-merciers, comprenez marchands d’objets de luxe ; c’est certainement sous leur impulsion que va apparaître vers 1725 un nouveau type de meubles qui connaîtra un grand engouement au cours des trois décennies suivantes : le bureau de pente, dit « dos d’âne », qualifié également de « bureau à dessus en tombeau » dans l’Encyclopédie de Diderot et d’Alembert.

 

 

Le meuble que nous proposons fut conçu par Pierre Migeon dans ce contexte particulier. Bien que sa date d’exécution soit précoce, aux alentours de 1735, il se distingue de la plupart des autres modèles connus par son dessin particulièrement élégant et par son décor d’un raffinement extrême qui firent dire à André Boutémy lorsqu’il l’étudia : «…nous trouvons déjà ici plusieurs des caractères du bureau « dos d’âne » le plus évolué…» (« Les secrétaires en pente de Pierre II Migeon », in La Gazette des Beaux-Arts, juillet 1965, p.81). Détail important, il est à toutes faces, suggérant son emplacement d’origine au centre d’une pièce, certainement un salon de compagnie de l’un des grands personnages de l’époque. Sa composition générale s’organise autour de deux corps, une partie basse servant de piétement, une partie haute formant pupitre, l’une et l’autre aux lignes chantournées. La première se compose d’un corps supérieur comprenant deux tiroirs latéraux en ceinture, surmontés des charnières disposées au bout de l’abattant, disposés de part et d’autre d’une partie centrale dont la découpe est creusée suivant deux S opposés qui dessinent deux festons étirés et soulignent ainsi avec élégance le mouvement sinueux de la façade. Les pieds, allongés et à arêtes arrondies, participent à la légèreté de l’ensemble et lui donnent une silhouette élancée. Le corps supérieur présente un abattant, plaqué au revers d’un plateau de maroquin fauve, qui ouvre par sa serrure d’origine et qui dévoile un intérieur en placage de bois satiné à décor de frisage composé d’un coffre à secret, de deux petits casiers et de deux tiroirs, le tout surmonté d’un large compartiment. Le décor de bronze doré se limite aux entrées de serrures et aux sabots finement et délicatement ciselés de légers feuillages. Migeon a volontairement prit ce parti minimaliste dans l’ornementation de bronze pour éviter à juste titre une surcharge esthétique. L’ébéniste a même sacrifié les chutes habituelles en métal au sommet de chacun des pieds auxquelles il a substitué de somptueux motifs dorés à treillis losangé à fleurettes et lambrequins terminés de culots, véritables trompe-l’œil réalisés à l’imitation du bronze.

 

L’ensemble de l’extérieur du meuble est entièrement rehaussé d’un somptueux décor de vernis européen, dit « vernis Martin », à fond couleur bleu cyan sur lequel se détachent des motifs dorés dans des bordures festonnées, certainement réalisés à base de feuilles d’or et de bronzine, figurant des paysages animés de personnages, arbustes, feuillages, ponts, barrières, rochers, rivières, échassiers et papillons, le tout réalisé avec une habileté extraordinaire dans le goût de la Chine. Cet exceptionnel décor, dont la qualité et la rareté permettent de l’attribuer aux frères Martin, peut être considéré comme le parfait aboutissement des recherches esthétiques issues de l’une des techniques les plus originales inventées par les artisans français du XVIIIe siècle : le vernis Martin. Probablement inspirée de certains vernis italiens, cette technique devint le moyen de pallier à la raréfaction et au coût élevé des laques orientales, essentiellement à fond noir, utilisées en placage par les ébénistes sur certains de leurs meubles. Toutefois, relevons que si à ses débuts, le vernis Martin fut intégré à l’ébénisterie essentiellement pour des raisons de coût financier, rapidement merciers et artisans lui reconnurent qu’il offrait des possibilités de nuances totalement absentes des créations orientales et qui répondaient parfaitement aux attentes des amateurs de l’époque. C’est ainsi que certains meubles luxueux reçurent des décors : jaune dit « jonquille », vert dans l’esprit des porcelaines céladon et bleu oscillant entre le bleu turquin et le lapis profond.

 

Au XVIIIe siècle, les mentions ou descriptions de meubles en vernis bleu dans les documents de l’époque sont exceptionnelles et mettent souvent en lumière le rang social de leurs commanditaires, grands aristocrates, riches financiers et amateurs éclairés.

 

Les frères Martin :

 

Parmi les six enfants du tailleur d’habits parisien Etienne Martin, cinq furent maîtres peintres-vernisseurs du Roy, dont quatre peintres de la prestigieuse Académie de Saint-Luc. Les deux plus importants Guillaume (1689-1749) et Etienne-Simon (1703-1770) s’associèrent dès 1727, puis quelques années plus tard leurs deux autres frères Robert et Julien ouvrirent un nouvel atelier rue Magloire, dans le quartier du Faubourg Saint-Martin. L’activité de leurs ateliers demeure cependant méconnue, mais ils devaient avoir des relations privilégiées avec les grands marchands-merciers de l’époque, les seuls à posséder une clientèle suffisamment fortunée pour écouler ces meubles vernis aussi raffinés que coûteux. Vers le milieu du siècle, leur renommée fut si importante que Louis XV érigea les entreprises des frères Martin en Manufacture royale en 1748.

 

 

Pierre IV Migeon (1696-1758) :

 

Cet ébéniste célèbre figure parmi les plus importants artisans en meubles parisiens de la première moitié du XVIIIe siècle. Après son accession à la maîtrise, il installe son atelier rue de Charenton et acquiert rapidement une grande notoriété auprès des grands amateurs de l’époque parmi lesquels figuraient notamment : le fils du Régent, la duchesse de Rohan, le maréchal de Noailles et le cardinal de Rohan. Dans les années 1740, il obtient des commandes du Garde-meuble royal, notamment une rare table de sextuor en acajou conservée au musée national du château de Fontainebleau (illustrée dans le catalogue de l’exposition Grands ébénistes et menuisiers parisiens du XVIIIe siècle, Paris, Musée des Arts décoratifs, décembre 1955-février 1956). Mais avant tout Migeon est le grand maître des bureaux de pente, en bois de placage ou en vernis européen, qu’il livrait à ses riches clients. Cela est confirmé par une mention tirée de son Livre-Journal dans laquelle l’ébéniste écrivait en septembre 1731 : « depuis le 2 mars 1726 jusqu’au 2 septembre 1731 livray pour 30833 livres de secretaire a plusieur particulier », somme très importante qui reflétait la part importante de ce type de meubles dans son oeuvre. Relevons également qu’il est probablement l’auteur du célèbre bureau dit « de Vergennes » qui figure dans les collections du musée du Louvre (reproduit dans D. Alcouffe, A. Dion-Tenenbaum et A. Lefébure, op.cit., Dijon, 1993, p.150) et que de nombreux musées internationaux conservent certaines de ses réalisations, notamment les musées du Petit Palais et Carnavalet à Paris, le musée national du château de Versailles, la National Gallery of Art de Washington et la Residenz de Munich.