Paire de consoles en laque vénitienne


Exceptionnelle paire de consoles formant tables en cabaret en bois sculpté, doré et laqué dans le goût chinois


 

Venise


Première moitié du XVIIIe siècle, vers 1730-1740


 

Dimensions: Hauteur : 84 cm ; Largeur : 94,5 cm ; Profondeur : 58 cm

 


Faisant suite aux campagnes militaires du temps de Louis XIV, le deuxième quart du XVIIIe siècle européen est marqué par une époque de relative accalmie. Au cours de cette période, la plupart des pays européens développe un mode de vie calqué sur le modèle français, alors très en faveur. Habillements, architectures et arts décoratifs notamment, sont imprégnés de ce qui se passe à Paris, alors ville vers laquelle se tournent tous les regards des amateurs désireux de reproduire chez eux l’élégance à la française. Parallèlement, l’on assiste à un exceptionnel engouement, initié à la fin du siècle précédent, pour ce tout qui provient des contrées de l’Orient et qui arrive dans les ports européens par le biais des puissantes Compagnies des Indes. Nulle autre cité ne fut plus réceptive que Venise à ces deux influences et aucune autre ne parviendra mieux que la Sérénissime à les assimiler pour élaborer son propre style. 

 

Les consoles que nous proposons furent réalisées dans ce contexte de renouveau et d’effervescence artistique ; elles sont les illustrations les plus parfaites de ce que l’on nomme de nos jours les chinoiseries vénitiennes. De forme rectangulaire, elles présentent des plateaux amovibles à rebords incurvés soulignés en ceinture d’une frise enrubannée de feuilles stylisées et dorées ; les montants droits sont délicatement sculptés de chutes feuillagées. La face et les côtés de la ceinture sont ornés d’un exceptionnel décor en partie ajouré sculpté en relief figurant des architectures et ustensiles d’inspiration chinoise soulignés de coquilles dorées asymétriques d’où s’échappent des branchages à fleurs, fruits et feuillages laqués au naturel. Le tout repose sur quatre pieds quadrangulaires dits « en gaines » légèrement fuselés à chapiteaux et sabots à bagues moulurés et dorés. L’ensemble de la composition a reçu un fond laqué vert dit « patiné bronze » particulièrement intense destiné à mettre en valeur le décor peint des plateaux et des pieds. En effet, de délicates tiges feuillagées servent d’ornement au piétement, tandis que les plateaux sont centrés de scènes animées de paysages et de personnages dans des encadrements dorés à rinceaux et cadres treillagés ;  le tout réalisé dans le goût de l’Orient est agrémenté d’écoinçons à bouquets de fleurs polychromes.

 

La mobilité de leurs plateaux, inspirée des tables en cabaret, et le dessin particulier de leurs pieds, sont les révélateurs d’une influence française ; tandis que la thématique des scènes dénote une interprétation de certains recueils de gravures du début du XVIIIe siècle, eux-mêmes puisant librement leur inspiration dans l’iconographie des paravents et des cabinets de laque de la Chine et du Japon (voir notamment des projets d’ornemanistes allemands illustrés dans H. Huth, Lacquer of the West, The History of a Craft and an Industry 1550-1950, Chicago, 1971, fig. 10a et 10b). Le traitement du décor laqué est lui la démonstration de l’habileté des artistes vénitiens du temps, appelés depentore, qui firent preuve d’un savoir-faire hors-du-commun qui leur permit de rivaliser avec les vernisseurs parisiens du temps et de parfois, comme c’est le cas sur les consoles que nous présentons, de surpasser les laques orientales.

 

Si l’on considère d’une part, le temps nécessaire à la réalisation de telles pièces, et d’autre part, leur coût particulièrement élevé, nul doute qu’elles étaient destinées à un puissant commanditaire, probablement issu d’une des grandes familles aristocratiques de Venise. Cette supposition semble être corroborée par l’identification d’une troisième console, de composition et de dimensions identiques à celles présentées, conservée dans une grande collection privée milanaise (illustrée dans S. Levy, Lacche Veneziane Settecentesche, volume I, 1999, Milan, planches 220-221). Cette découverte permet de mieux appréhender l’aménagement de la pièce pour laquelle elles furent certainement toutes trois exécutées : de toute évidence il s’agissait d’une galerie à quatre fenêtres entre lesquelles elles étaient disposées. A Venise, un tel aménagement ne se rencontrait exclusivement que dans les palais donnant sur la lagune, propriétés des puissantes familles patriciennes de la cité. Peut-être peut-on tenter de trouver un début d’explication dans le récit du président de Brosses relatant sa visite du Palais Labia et relevant le goût artistique de sa richissime propriétaire (Charles de Brosses, Lettres familières, 1739). Quoiqu’il en soit, relevons simplement que la rareté et la préciosité de telles pièces nous replongent près de trois siècles en arrière entre le raffinement d’un Orient mystérieux et l’élégance de la cité des Doges.