SERIE DE QUATRE ANAMORPHOSES ATTRIBUEES A ELIAS BAECK (1679 - 1747)

France

XVIIIe siècle, vers 1745-1750


Dimensions :

Sans encadrement : Hauteur : 27,5 cm ; Largeur : 41 cm

Avec encadrement : Hauteur : 41 cm ; Largeur : 55 cm


Provenance : Collection privée


Les quatre anamorphoses à miroir cylindrique que nous présentons ont été exécutées en France au XVIIIe siècle, vers 1745-1750, et représentent des personnages peints à la gouache sur fond noir. Le premier d’entre eux figure un officier debout, adossé à un mur, les jambes croisées et tenant dans sa main gauche un chapeau. Le second représente un flûtier portant un chapeau noir avec un trou laissant entrevoir un œil, assis sur une chaise entrain de jouer de la flûte. Le troisième personnage évoque un fumeur de pipe représenté assis, un pied posé à terre, l’autre sur un marchepied en train de fumer. Enfin, le dernier figure un homme portant son ventre dans une brouette. D’une facture rude, aux traits grossis et énergiques et également aux couleurs contrastées, ces quatre anamorphoses sont des œuvres populaires typiques du XVIIIe siècle.


Notre série d’anamorphoses est à rapprocher toutefois de celle exécutée par le peintre et graveur allemand, Elias Baeck (1679-1747), représentant les quatre continents personnifiés dont deux sont sur fond noir et qui sont conservés au musée des Arts décoratifs à Paris.    Mais deux anamorphoses par leur sujet et leur traitement sont aussi à rapprocher des nôtres. Pour la première, il s’agit de l’homme portant son ventre dans une brouette, anamorphose conservée dans les collections de l’Institut National de recherches et Documentation Pédagogiques à Paris, plus tardive puisqu’exécutée vers 1860 et reproduite dans le catalogue d’exposition sur les Anamorphoses : chasse à travers les collections du musée, Musée des Arts décoratifs, Paris, n°153, planche 64,  et qui est très similaire au nôtre.


L’anamorphose est une projection des formes hors d’elles-mêmes et ne se redressent que lorsqu’elles sont vues d’un point déterminé. Ce jeu est né d’une constatation évidente que les objets regardés sous des angles différents changent d’aspect. A partir des règles de la perspective poussées à leur extrémité, les formes sont distendues pour ne plus être reconnaissables que d’un seul point de vue précis situé dans le prolongement latéral.           Les anamorphoses nous plongent dans un monde fantastique qui remplace la recherche du vraisemblable des perspectives habituelles.

Au XVIe siècle, l’anamorphose la plus célèbre est celle des « Ambassadeurs » de Holbein peint en 1533 (tableau conservé à la National Gallery à Londres) représentant un portrait grandeur nature de deux hautes personnalités entourées d’objets divers. A première vue, le tableau n’a rien d’étonnant mais le regard est troublé par la présence d’une forme oblongue surgissant du sol : il s’agit d’un crâne. L’anamorphose traduit le temps dans la peinture.         Il n’est donc pas étonnant que ce soit à Léonard de Vinci, obsédé par le temps et toutes les mouvances, que nous devons les premières anamorphoses connues en Occident. Des scènes érotiques, des images saintes et des portraits secrets constituent les principaux sujets de ces compositions qui se répandent en Italie, dans les pays du Nord et jusqu’en Angleterre.

Au XVIIe siècle, le miroir apparaît dans le domaine anamorphotique. Ce sont alors des anamorphoses catoptriques se « traduisant » au moyen de miroirs cylindriques ou coniques, placés au centre de la composition. L’angle de réflexion substitué à l’angle visuel rétablit le « chaos » des formes distendues. Le miroir est magique et intelligent : il ne répète pas l’image en la renvoyant mais il l’explique et la traduit. Grâce à lui on peut voir ce qu’était la forme avant sa décomposition. De dimensions plus maniables, elles étaient plus faciles à regarder et aussi beaucoup plus saisissantes.

D’après Jurgis Baltrusaitis, les anamorphoses à regarder en réflexion dans un cône ou dans un cylindre formant miroir, seraient d’origine chinoise et auraient été introduites en Occident par le peintre français Simon Vouet au début du XVIIe siècle. Une estampe composée d’après un de ses croquis (1624-1628) est la plus ancienne anamorphose de ce type que nous connaissions en Occident. Mais c’est à la France que l’on doit le renouveau de toutes ces formes. Construites par des religieux et par des mathématiciens, les « perspectives dépravées » rejoignent les hautes spéculations de l’esprit et se répandent sous un signe cartésien. En Italie, ce sont des bizarreries, dans les écoles germaniques des cosmogonies visionnaires. La Hollande excelle dans la magie des perspectives du cylindre et du cône.

Les anamorphoses sont des curiosités troublantes pour l’esprit. Elles créent une illusion factice qui se détache de la substance matérielle concrète des objets. Ce sont de simples divertissements optiques qui aux XVIIe et XVIIIe siècles étaient très recherchés en tant que curiosités dans l’univers des « Cabinets de Curiosités ».